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Macron dans le piège togolais

Le Président de la République française reçoit ce vendredi son homologue togolais Faure Gnassingbé. Ce Président, à la tête de la plus ancienne dictature familiale au monde après la Corée du Nord, arrivé au pouvoir en 2005 par un coup d’État militaire faisant plusieurs milliers de morts, en est aujourd’hui à son quatrième mandat, alors qu’il n’en a gagné aucun dans les urnes! A la tête du pays le plus militarisé au monde et dont les deux tiers de la population souffrent de malnutrition, est empêtré, avec ses sbires, dans de multiples affaires de corruption et de détournements monstrueux. Ce n’est même plus de la corruption, c’est bien au-delà, c’est un pillage institutionnalisé.

Dernier exemple en date au Togo, l’affaire dite du Petrolgate, dans laquelle il a été démontré le détournement d’un milliard d’euros en cinq ans sur le marché des produits pétroliers. De quoi conforter ceux qui estiment que la fortune de la famille Gnassingbé s’élève à plus de 6 à 10 fois le budget de son pays. Hôpitaux, écoles, routes, ponts, produits alimentaires…tout est transformé en avoirs sur les comptes off-shore des piliers du régime.

Autre affaire de corruption retentissante en France : l’affaire Bolloré. Vincent Bolloré a avoué devant la justice française avoir passé un pacte de corruption avec le dictateur Gnassingbé. En résumé, de l’argent contre la concession du port de Lomé (grand pourvoyeur d’argent sale), et ce, pour une durée d’un quart de siècle. Scandale en France, pas une seule réaction ou procédure au Togo. Pourquoi donc? Parce que le Togo n’intervient pas dans les affaires internes à la France. La justice française expose au grand jour les stigmates de la Françafrique et renvoie Vincent Bolloré seul en correctionnelle, pour un procès inédit. Pourtant il n’existe pas de corrupteur sans corrompu!

Le refus obstiné du Président français, pendant quatre ans, de recevoir le dictateur, mais aussi son discours de Ouagadougou qui prétendait vouloir tourner définitivement la page de la Françafrique, et pour finir l’affaire Bolloré, ont provoqué un regain d’espoir chez les peuples togolais et africains.

Pourtant c’est donc dans ce contexte que le Président français se prépare à recevoir ce jour, à l’Élysée, ce personnage et son régime qui exercent une effroyable violence d’État. Espoirs déçus pour les Togolais et les Africains. Image de la France et de son Président souillée auprès des peuples africains assoiffés de liberté.

Realpolitik, nous explique-t-on dans l’entourage du pouvoir. Real politik relative à la situation d’échec de la France! Certes, mais cette realpolitik contrainte, a été imposée à la France par la stratégie diplomatique togolaise qui a installé Faure Gnassingbé dans le rôle pivot du personnage incontournable concernant la situation au Sahel. En effet le Togo n’est-il pas l’un des plus gros contributeurs de troupes sous l’égide de l’ONU en Afrique sahélienne? Peu importe au satrape togolais que ses soldats, mal entraînés, sous équipés et pour finir surexploités, payent le plus lourd tribut à cette mission. Il faut faire plaisir à la France qui cherche à se désengager. Ainsi, Faure Gnassingbé se déplace sans cesse dans la sous région, apportant son aide à Alassane Ouattara pendant les élections en Côte d’Ivoire, s’érige en exemple à tous les présidents africains qui souhaitent modifier leur constitution pour accéder à un troisième mandat (lui en a déjà quatre), finance la campagne du vainqueur de l’élection au Niger, et, comble d’ironie, s’impose comme facilitateur de la transition démocratique au Mali, pays hautement stratégique!

Devant son échec patent au Mali, le Président Macron décide de retirer la France progressivement du Sahel et passer le relais aux Africains. Il lui faut un point d’appui. Le Togo impose Faure Gnassingbé à Le Drian et à Macron comme la personne incontournable pour un règlement au Sahel. La petite phrase que l’on attribue à l’entourage du Président togolais: « La personne incontournable au Sahel tient la France par les c…… » prend alors tout son sens. Elle prend aujourd’hui corps. Le piège se referme sur le Président français. Le tour est joué. Le Président togolais est enfin reçu en grandes pompes à l’Élysée.

Faure Gnassingbé est arrivé à la tête d’une délégation pléthorique. Tout le monde veut goûter à ce moment de victoire. Sa cour est dispersée dans pas moins de trois hôtels parisiens, des rencontres au Sénat, avec le MEDEF, des députés, etc. Des soirées, des ripailles, trois jours pour fêter cette grande victoire à Paris. Bref, il ne manque que la tente dans le jardin.

C’est une véritable marche triomphale du dictateur vers l’Elysée. Bien plus qu’une revanche du Président togolais et de la Françafrique infligée au Président français, c’est un camouflet, une humiliation, un véritable doigt d’honneur à l’égard de la France. S’imposer à Macron tout en détruisant l’image de la France en Afrique, c’est un « strike » pour la dictature.

Mais le dictateur ne doit pas se réjouir trop vite et les Togolais doivent reprendre espoir. Il n’est pas dit que le Président Macron goûte pleinement cette séquence. Il n’est pas dit que les Chefs d’État de la région supportent encore longtemps l’ingérence maléfique de ce dictateur dans leurs affaires intérieures. Il n’est pas dit non plus que les Chefs d’État de la CEDEAO, qui le surnomment le »jeune doyen» aient apprécié l’attitude de Faure foulant au pied ses principes lors de sa présidence de l’institution. Si bien qu’il est raisonnablement permis d’espérer que le jour très proche de la chute de son régime, il n’y ait personne pour lui venir en aide. Quel sera alors son destin ? Une fin de règne similaire à celle de Compaoré ou d’IBK ?

Ce jour, je suis confiant, arrive à grands pas.

Kofi Yamgnane

Ancien ministre

 

 

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